La ventilation des pouvoirs (Domination, abondance et résistance) – 22 septembre 2019

Il va de soi que cette technique va laisser des traces. Une subtile organisation de propulsion vers la lumière. Il faut applaudir et célébrer le succès de ce simulacre. Publicité et propagande prennent enfin toute leur envergure dans une opération pleinement réalisée et cela, en toute transparence. Poussé dans l’arène, choisi pour servir et mourir sous les projecteurs, le pouvoir fantasmé d’un pantin de servitude. Cristallisant les espoirs d’une masse dépossédée ou dernier rempart face au démon fabriqué, le gourou moderne gesticule dans les appareils froids de l’information.

Le nouveau roi est couronné, le monde est fasciné par sa seule présence et le système est apaisé. La logique du simulacre a bien fonctionné.

La domination

Quand les lobbies font pression avec succès sur les politiques, quand une partie des médias dépendent d’intérêts industriels ou financiers, quand les politiques font des affaires avec les lobbies, quand les lobbies font des affaires avec les médias qui eux-mêmes font des courbettes aux politiques… Bon, on commence à comprendre le fonctionnement général de ces réseaux d’intérêts mafieux et, malgré une indignation relative, tout le monde s’en fout et retourne vaquer à ses occupations de domestiqué. Un scandale chasse un autre scandale, une info anéantit l’autre et le travailleur travaille, consomme et évite de trop réfléchir en accumulant les distractions. Il y a plusieurs siècles, Étienne de La Boétie nous expliquait déjà les rouages de la servitude volontaire et depuis la fin du siècle dernier, Noam Chomsky met en évidence les mécanismes de la propagande du couple pouvoirs/médias.

« Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.
Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. »

La Boétie, extrait du Discours de la servitude volontaire – 1576

« Les médias constituent un système qui sert à communiquer des messages et des symboles à la population. Ils ont vocation à distraire, amuser, informer, et à inculquer aux individus les croyances et codes comportementaux qui les intégreront aux structures sociales au sens large. Dans un monde où les les richesses sont fortement concentrées et où les intérêts de classe entrent en conflit, accomplir cette intégration nécessite une propagande systématique. »

Noam Chomsky (La fabrication du consentement).

Dernièrement, les mouvements « Occupy Wall Street », celui des « Indignés » ou encore « Nuit debout » ont montré qu’il était encore possible de résister – même si s’organiser et perdurer reste compliqué. Depuis bientôt un an, le mouvement des gilets jaunes occupe la une des médias. Symbole d’une société à bout de souffle, cette mobilisation prometteuse et sincère (néanmoins tristement basée sur l’illusion du pouvoir d’achat) s’éparpille et se désagrège lentement. À son apogée, malgré le soutien majoritaire de la population, la révolte n’a pas réussi à fédérer des millions de gens dans la rue. Manipulations, répression, mésententes internes, conspirations, populisme, complotisme, crédibilité de certains leaders, récupération, violence… Le mouvement a échappé peu à peu à ses militants.

Alors, pourquoi tant d’oisiveté de la part de la masse ? Pourquoi le mirage électoral continu de fonctionner et pourquoi le peuple continu à mettre son destin entre les mains de l’oligarchie ? Pourquoi il geint à longueur de journée en étant si peu engagé socialement et politiquement ? Pourquoi ?

Le rapport entre dominants et dominés est essentiel pour tenter de comprendre :

Au fur et à mesure que progresse la domination, notre capacité de réflexion, d’analyse et d’engagement dans la société régresse, entraînant un effondrement de notre pouvoir de décision, de nos libertés et de notre vie privée. Les chances d’initier un débat critique et de se réapproprier notre destin individuel et collectif s’amenuisent et notre avenir évolue vers une forme de soumission totale.

Le mirage de l’abondance

Pourquoi baser une vie entière sur l’illusion du capitalisme, du matérialisme et de l’objet/roi ? La possession comme moyen d’émancipation personnel est un leurre. Un leurre d’autant plus pervers qu’il est une des sources premières de servitude.

Pour faire avaler un médicament à un enfant, il faut user de ruse et créer l’enchantement. Avec le culte de la technologie, du progrès et de la croissance, voici l’avènement du temps de l’évasion irresponsable qui résonne comme LE miracle pour les héritiers légitimes du capitalisme que nous sommes. Un miracle creux. L’accumulation de distractions futiles – tant matérielles que visuelles – n’est qu’un antidote éphémère à la dégénération intellectuelle. En aucun cas il est un frein à l’infantilisation des masses, noyées dans les méandres de la soupe hypnotisante de cet hyper-réalisme proposé par les GAFAM, les médias de masse et les grandes multinationales. Cette lobotomie programmée de la population – bien trop occupée par sa survie au cœur de l’action vide, n’a qu’un seul but : contrôler et vendre. L’instant irréel prend donc le pas sur la réalité au détriment de l’instant réel qui lui, est sacrifié au bénéfice du pouvoir alloué à de tristes maîtres.

Résistance

La ventilation des pouvoirs (Domination, abondance et résistance)

Depuis quelques années néanmoins, face à l’urgence climatique, les tragédies humaines et les successives régressions sociales, voici venir les prémices d’une lente et méthodique dégénérescence de notre mode de fonctionnement « démocratique » associé à une destruction programmée de notre modèle de société inégalitaire basé sur le simulacre du capitalisme. La rupture entre le pouvoir et le peuple n’a jamais été aussi présente. Le mensonge et la manipulation sont tels qu’il est difficile aujourd’hui pour les maîtres de duper les esclaves. Même s’il persiste encore une majorité de gens sous l’influence des pouvoirs et de leurs dogmes, une résistance est en gestation dont le devenir est prometteur.

« Nous devons garder les combustibles fossiles dans le sol et nous devons mettre l’accent sur l’équité. Et si les solutions au sein du système sont si impossibles à trouver, nous devrions peut-être changer le système lui-même. »

Greta Thunberg – Discours devant la COP24

De Emma González (militante américaine pour le contrôle des armes à feu) à Greta Thunberg (militante suédoise pour le climat), une nouvelle génération fait souffler un vent de changement sur notre société. Cette jeunesse – à l’engagement qui force le respect, redonne de l’espoir au vieux militant que je suis. Si cette nouvelle générations ne s’attarde pas sur son pouvoir d’achat et priorise l’effondrement écologique et le réchauffement climatique, j’ai espoir qu’elle engendre une nouvelle société basée sur des valeurs de partage, de respect du vivant, d’unité et d’harmonie avec notre environnement.

Mais ne nous emballons pas car souvent, les grands mouvements d’espoir ont fini par être avalés par la bête, voire basculer dans un populisme totalitariste.